{"id":1012,"date":"2023-11-29T23:00:55","date_gmt":"2023-11-29T22:00:55","guid":{"rendered":"https:\/\/www.archives-desnos.fr\/?p=1012"},"modified":"2023-12-15T13:34:51","modified_gmt":"2023-12-15T12:34:51","slug":"autour-de-dans-bien-longtemps-tu-mas-aime-et-de-sagesse-des-oiseaux-rencontre-avec-yann-verdo","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.archives-desnos.fr\/?p=1012","title":{"rendered":"Autour de <em>Dans bien longtemps tu m\u2019as aim\u00e9<\/em> et de <em>Sagesse des oiseaux<\/em>&nbsp;: rencontre avec Yann Verdo"},"content":{"rendered":"\n\n\t<p>Yann Verdo auteur du <em>Violon d&rsquo;Einstein<\/em> aux \u00e9ditions Odile Jacob, introduisit en 2018 \u00e0 ses \u00ab variations sur le temps, les quanta et l&rsquo;infini \u00bb un large public. Il a publi\u00e9 depuis plusieurs romans. Parmi eux, <em>Dans bien longtemps tu m&rsquo;as aim\u00e9<\/em> (2022) met en sc\u00e8ne, en contrepoint d&rsquo;une rencontre amoureuse, Robert Desnos : une autre forme de variation, cette fois sur le temps, l&rsquo;amour et la rencontre. Il a donn\u00e9 en 2023 un recueil de belle facture aux \u00e9ditions du Petit V\u00e9hicule, avec 101 po\u00e8mes comme autant d&rsquo;oiseaux, saisis en plein vol dans les illustrations raffin\u00e9es de Paul Kichilov, : <em>Sagesse des oiseaux<\/em>. Robert Desnos y repara\u00eet en passant inspirant, aux c\u00f4t\u00e9s d&rsquo;Apollinaire, de Nerval et quelques autres voix rep\u00e9r\u00e9e par Marie-Claire Dumas, dans sa postface.<\/p>\n\t\t\t\t<a href=\"https:\/\/www.archives-desnos.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/Dans-bien-longtemps....jpg\" target=\"_self\" itemprop=\"url\" rel=\"noopener\">\n\t\t\t\t<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.archives-desnos.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/Dans-bien-longtemps...-194x300.jpg\" alt=\"Dans bien longtemps...\" itemprop=\"image\" height=\"300\" width=\"194\" title=\"Dans bien longtemps...\" onerror=\"this.style.display='none'\"  \/>\n\t\t\t\t<\/a>\n\t\t\t\t<a href=\"https:\/\/www.archives-desnos.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/Couv-Sagesse-2-1.jpg\" target=\"_self\" itemprop=\"url\" rel=\"noopener\">\n\t\t\t\t<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.archives-desnos.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/Couv-Sagesse-2-1-240x300.jpg\" alt=\"Couv Sagesse 2-1\" itemprop=\"image\" height=\"300\" width=\"240\" title=\"Couv Sagesse 2-1\" onerror=\"this.style.display='none'\"  \/>\n\t\t\t\t<\/a>\n\t<p><em>Entretien r\u00e9alis\u00e9 le 22 novembre 2023 au si\u00e8ge de l&rsquo;Association des amis de Robert Desnos, rue des Saints-P\u00e8res<\/em><\/p>\n<p><em>En pr\u00e9sence de Marie-Claire Dumas, Chantal Galiana, Damiano de Pieri (mod\u00e9rateur) et Yann Verdo<\/em><\/p>\n<p><strong>Damiano de Pieri\u00a0:<\/strong> Bonjour \u00e0 toutes et tous. Nous sommes ici r\u00e9unis autour de Yann Verdo, \u00e9crivain, po\u00e8te et journaliste, auteur d&rsquo;un essai sur les th\u00e9ories d&rsquo;Einstein (<em>Le Violon d&rsquo;Einstein<\/em>, Odile Jacob, 2018) suivi de deux romans parus aux \u00e9ditions du Rocher, <em>Noone ou le marin sans m\u00e9moire <\/em>(en 2020) et <em>Dans bien longtemps tu m&rsquo;as aim\u00e9 <\/em>(en 2022), et qui vient de faire para\u00eetre cette ann\u00e9e, aux \u00e9ditions du Petit-V\u00e9hicule, une anthologie de 101 de ses po\u00e8mes intitul\u00e9e <em>Sagesse des oiseaux<\/em>. Nous sommes l\u00e0 pour parler plus particuli\u00e8rement de ces deux derniers livres\u00a0: ce second roman, centr\u00e9 sur la d\u00e9portation de Robert Desnos, un po\u00e8te qui &#8211; Yann nous expliquera sans doute pourquoi &#8211; lui est particuli\u00e8rement cher\u00a0; et l&rsquo;anthologie, qui nous propose un panorama sur le versant po\u00e9tique de son travail. Sont \u00e9galement pr\u00e9sents autour de la table Chantal Galiana, actrice et chanteuse de po\u00e9sie \u00e0 Paris, fondatrice de la compagnie Louise Lame et interpr\u00e8te de Robert Desnos, L\u00e9on-Paul Fargue et Raymond Queneau\u00a0; Marie-Claire Dumas, professeur \u00e9m\u00e9rite et sp\u00e9cialiste de Robert Desnos dont elle a publi\u00e9 les <em>\u0152uvres <\/em>aux \u00e9ditions Quarto (en 1999), vice-pr\u00e9sidente de l&rsquo;Association des amis de Robert Desnos\u00a0; et moi, Damiano de Pieri, secr\u00e9taire de cette m\u00eame association. Nous sommes donc entre amis, tous unis par notre admiration commune pour le po\u00e8te de <em>Corps et biens<\/em> et <em>Fortunes<\/em>\u00a0!<\/p>\n<p>Je me lance et te pose, Yann, la premi\u00e8re question. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs moins une question qu&rsquo;une observation. \u00c0 lire les po\u00e8mes r\u00e9unis dans ton anthologie, <em>Sagesse des oiseaux<\/em>, il m&rsquo;a sembl\u00e9 que beaucoup d&rsquo;entre eux se reliaient, sur un point central, \u00e0 la fois \u00e0 ton r\u00e9cit sur Robert Desnos, <em>Dans bien longtemps tu m&rsquo;as aim\u00e9<\/em>, et \u00e0 ton premier roman, <em>Noone ou le marin sans m\u00e9moire<\/em>. Et ce point ou ce th\u00e8me central, qui appara\u00eet d&rsquo;ailleurs explicitement dans le dernier titre que je viens de citer, est celui de la m\u00e9moire. Une m\u00e9moire qui tant\u00f4t \u00e9voque des personnages disparus (comme Robert Desnos), tant\u00f4t des moments enfuis. Et qui est tant\u00f4t une m\u00e9moire heureuse, comme dans ton po\u00e8me en vers libres \u00ab\u00a0Souvenirs d&rsquo;Amsterdam\u00a0\u00bb, tant\u00f4t une m\u00e9moire douloureuse, si douloureuse m\u00eame qu&rsquo;on voudrait pouvoir s&rsquo;en all\u00e9ger &#8211; je pense par exemple \u00e0 ce court po\u00e8me versifi\u00e9 o\u00f9 tu fais dire \u00e0 H\u00e9lo\u00efse, se d\u00e9solant de la perte d&rsquo;Ab\u00e9lard\u00a0:<\/p>\n<p>Combien voudrais-je boire<\/p>\n<p>\u00c0 la source d&rsquo;oubli\u00a0!<\/p>\n<p>Oublier notre histoire,<\/p>\n<p>Ce qui fut notre lit.<\/p>\n<p>Yann, ai-je raison de voir dans la m\u00e9moire un th\u00e8me pour toi central, unifiant ton travail de prosateur et ton travail de po\u00e8te\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Yann Verdo\u00a0:<\/strong> Je te r\u00e9pondrai, cher Damiano, que tu as enti\u00e8rement raison, et que ta lecture tr\u00e8s sensible de mes textes t&rsquo;a permis d&rsquo;aller tout de suite au c\u0153ur de ce qu&rsquo;est pour moi l&rsquo;\u00e9criture, et tout particuli\u00e8rement la po\u00e9sie. Je ne sais pas ce qu&rsquo;il est des autres po\u00e8tes, mais en ce qui me concerne la dimension m\u00e9morielle en est une dimension essentielle. Je d\u00e9finirais volontiers la po\u00e9sie, ou du moins la mienne, comme un \u00ab art de m\u00e9moire \u00bb, un <em>ars memori\u00e6<\/em> ainsi que disaient les scoliastes du Moyen \u00c2ge. J&rsquo;ai d&rsquo;ailleurs plac\u00e9 au fronton de l&rsquo;un de mes principaux recueils, <em>Sans feu ni lieu<\/em>, cette \u00e9pigraphe de Montaigne, \u00e0 laquelle je tiens beaucoup\u00a0: <em>\u00ab\u00a0\u00c0 faute de m\u00e9moire naturelle j&rsquo;en forge de papier.\u00a0\u00bb<\/em> Car il s&rsquo;agit presque toujours pour moi, quand j&rsquo;\u00e9cris un po\u00e8me, de fixer un moment, ou l&rsquo;\u00e9motion attach\u00e9e \u00e0 un moment. De fixer ce moment ou cette \u00e9motion dans le cristal des mots, exactement comme on utilise un appareil photo pour fixer sur la pellicule (je vous parle d&rsquo;un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas conna\u00eetre, lorsqu&rsquo;on ne prenait pas encore ses photos avec son t\u00e9l\u00e9phone) une sc\u00e8ne de vie saisie au vol &#8211; les premiers pas d&rsquo;un enfant, le soufflage des bougies d&rsquo;un g\u00e2teau d&rsquo;anniversaire&#8230; C&rsquo;est pourquoi cette douzaine de recueils dont se compose l&rsquo;anthologie (treize, pour \u00eatre pr\u00e9cis), ce sont pour moi comme autant d&rsquo;albums de photos. Les uns et les autres ont plus ou moins la m\u00eame fonction. Ayant dit cela, je m&#8217;empresse d&rsquo;ajouter que cette dimension m\u00e9morielle est loin, bien loin d&rsquo;\u00e9puiser le vaste sujet de ce qu&rsquo;est la po\u00e9sie ; elle ne fait que l&rsquo;effleurer. Car elle ne vaut que pour le po\u00e8te, et non pour le lecteur du po\u00e8me. Nous savons tous, par exp\u00e9rience, combien il peut \u00eatre assommant de se voir invit\u00e9 par quelqu&rsquo;un dont nous ne partageons pas la vie \u00e0 feuilleter avec lui son album de photos et \u00e0 feindre un int\u00e9r\u00eat poli en regardant la suite de ses sc\u00e8nes de famille, \u00e9mouvantes pour lui seul ! Or, un po\u00e8me poss\u00e8de le pouvoir d&rsquo;\u00e9mouvoir celui ou celle qui le lit, quand bien m\u00eame il ou elle ne sait rien du po\u00e8te qui l&rsquo;a \u00e9crit&#8230;<\/p>\n<p><strong>Damiano de Pieri\u00a0:<\/strong> Ces moments que le po\u00e8te (et lui seul) a v\u00e9cus, ces \u00e9motions qu&rsquo;il a ressenties et \u00ab\u00a0fix\u00e9es dans le cristal des mots\u00a0\u00bb, sont singuliers, et cependant des lecteurs appartenant \u00e0 d&rsquo;autres \u00e9poques ou d&rsquo;autres cultures que lui peuvent y retrouver quelque chose d&rsquo;eux, quelque chose de leur propre vie. Nous touchons l\u00e0 \u00e0 la dialectique du particulier et de l&rsquo;universel, qui est au fondement de la litt\u00e9rature&#8230;<\/p>\n<p><strong>Yann Verdo\u00a0:<\/strong> Oui. Contrairement \u00e0 d&rsquo;autres domaines de l&rsquo;esprit, comme la science ou la philosophie, qui se placent d&#8217;embl\u00e9e sur le terrain de la g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 et de l&rsquo;abstraction, la litt\u00e9rature se donne toujours comme point de d\u00e9part le particulier, l&rsquo;individuel, le concret &#8211; et c&rsquo;est \u00e0 partir de l\u00e0 qu&rsquo;elle tente de se frayer un chemin vers l&rsquo;universel. C&rsquo;est l&rsquo;essence m\u00eame de la d\u00e9marche litt\u00e9raire, si diff\u00e9rente en cela de la d\u00e9marche scientifique ou philosophique.<\/p>\n<p><strong>Damiano de Pieri\u00a0:<\/strong> Cette dimension m\u00e9morielle peut aussi s&rsquo;entendre d&rsquo;une autre mani\u00e8re\u00a0: <em>Dans bien longtemps tu m&rsquo;as aim\u00e9<\/em>, dont je ne pense pas me tromper en affirmant qu&rsquo;il constitue aussi, entre autres choses, un hommage \u00e0 Robert Desnos, fait revivre sous nos yeux ce cher disparu. Je me tourne vers Marie-Claire Dumas, qui a \u00e9crit la postface \u00e0 <em>Sagesse des oiseaux<\/em>. Marie-Claire, que peux-tu nous dire du travail de Yann, que ce soit comme romancier ou comme po\u00e8te\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Marie-Claire Dumas\u00a0: <\/strong>Quand j&rsquo;ai d\u00e9couvert <em>Dans bien longtemps tu m&rsquo;as aim\u00e9<\/em>, ce qui m&rsquo;a boulevers\u00e9e dans ce livre qui ne fait gu\u00e8re plus de 200 pages, c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9conomie de moyens avec laquelle il a su non seulement retracer le parcours et l&rsquo;histoire de ce po\u00e8te auquel j&rsquo;ai consacr\u00e9 toute ma vie universitaire, mais encore nous donner \u00e0 voir l&rsquo;homme qu&rsquo;il a d\u00fb \u00eatre. Et je note que c&rsquo;est effectivement, comme Yann vient de le dire, en s&rsquo;appuyant sur des \u00ab\u00a0moments\u00a0\u00bb choisis, en saisissant au vol des instants de la vie du po\u00e8te de <em>Corps et biens<\/em>, qu&rsquo;a \u00e9t\u00e9 obtenu ce r\u00e9sultat saisissant. J&rsquo;ajoute que, sinon Yann lui-m\u00eame, du moins le narrateur de ce texte sous-titr\u00e9 <em>Roman<\/em> aborde Desnos \u00e0 travers un prisme particulier\u00a0: l&rsquo;\u00e9vocation d&rsquo;une br\u00e8ve et passionnelle histoire d&rsquo;amour qui se noue et se d\u00e9noue autour de la figure du po\u00e8te, quelque soixante-dix ans apr\u00e8s la mort de celui-ci. Et comment cette ligne de r\u00e9cit, l&rsquo;histoire d&rsquo;amour contemporaine, se trouve-t-elle introduite dans le livre\u00a0? En commen\u00e7ant par la fin, de fa\u00e7on presque brutale, puisque la sc\u00e8ne d&rsquo;ouverture est celle dans laquelle les deux amants, r\u00e9unis autour de la tombe de Desnos au cimeti\u00e8re du Montparnasse, se s\u00e9parent, la femme aim\u00e9e (surnomm\u00e9e \u00ab\u00a0Bee\u00a0\u00bb et qui demeurera d&rsquo;un bout \u00e0 l&rsquo;autre du livre \u00e0 peine esquiss\u00e9e, telle une ombre) annon\u00e7ant au narrateur qu&rsquo;elle le quitte. Quant \u00e0 l&rsquo;\u00e9vocation de la vie de Desnos proprement dite, elle commence, au chapitre suivant, par l&rsquo;arrestation au matin du 22 f\u00e9vrier 1944 du po\u00e8te et r\u00e9sistant \u00e0 son domicile du 19, rue Mazarine, o\u00f9 la Gestapo est venue le chercher. C&rsquo;est-\u00e0-dire, l\u00e0 aussi, plut\u00f4t par la fin&#8230; Ce proc\u00e9d\u00e9 fait de tout le livre qui va suivre un double retour en arri\u00e8re, les deux arcs narratifs &#8211; celui qui correspond \u00e0 la vie et \u00e0 la d\u00e9portation de Desnos, celui qui a trait \u00e0 l&rsquo;histoire d&rsquo;amour contemporaine &#8211; se d\u00e9ployant en parall\u00e8le \u00e0 partir du tombeau liminaire. C&rsquo;est un livre extr\u00eamement bien cousu, si vous me permettez cette m\u00e9taphore.<\/p>\n<p>Damiano a parl\u00e9 d&rsquo;hommage \u00e0 Desnos, et assur\u00e9ment c&rsquo;en est un. Mais il me semble, moi, que nous avons surtout affaire avec ce livre \u00e0 un \u00ab\u00a0tombeau\u00a0\u00bb, en son sens de genre litt\u00e9raire &#8211; ce genre qu&rsquo;a notamment illustr\u00e9 Mallarm\u00e9 avec son \u00ab\u00a0Pour un tombeau d&rsquo;Anatole\u00a0\u00bb et son \u00ab\u00a0Tombeau de Verlaine\u00a0\u00bb. Le titre secret de <em>Dans bien longtemps tu m&rsquo;as aim\u00e9<\/em> pourrait \u00eatre <em>Tombeau de Desnos<\/em>.<\/p>\n<p><strong>Yann Verdo\u00a0:<\/strong> Tu ne crois pas si bien dire. C&rsquo;\u00e9tait d&rsquo;ailleurs mon titre de d\u00e9part, celui que j&rsquo;avais donn\u00e9 \u00e0 ce texte tandis que je l&rsquo;\u00e9crivais. J&rsquo;aurais souhait\u00e9 que cette mention, <em>Tombeau de Robert Desnos<\/em>, soit mise en sous-titre, plut\u00f4t que <em>Roman<\/em>, mais ma conseill\u00e8re litt\u00e9raire ne l&rsquo;a pas voulu. Trop fun\u00e8bre pour le chaland&#8230;<\/p>\n<p>Quant \u00e0 ce que tu as dit tout \u00e0 l&rsquo;heure, Damiano, sur l&rsquo;hommage \u00e0 Desnos qu&rsquo;est aussi mon r\u00e9cit, oui, tu as raison, bien s\u00fbr. Je voulais rendre hommage \u00e0 l&rsquo;homme (ou plut\u00f4t \u00e0 l&rsquo;un des deux hommes) par qui je suis venu \u00e0 la po\u00e9sie, puisque c&rsquo;est la lecture vers l&rsquo;\u00e2ge de 12 ou 13 ans de son po\u00e8me le plus connu, \u00ab\u00a0J&rsquo;ai tant r\u00eav\u00e9 de toi\u00a0\u00bb, qui, en me laissant subjugu\u00e9, m&rsquo;en a inocul\u00e9 le virus. Quant \u00e0 l&rsquo;autre homme, ce n&rsquo;est autre que mon p\u00e8re, grand lecteur de po\u00e9sie et po\u00e8te lui-m\u00eame. Le volume de <em>Po\u00e9sie\/Gallimard<\/em> dans lequel j&rsquo;ai d\u00e9couvert \u00ab\u00a0J&rsquo;ai tant r\u00eav\u00e9 de toi\u00a0\u00bb, en ce soir lointain de ma prime adolescence, \u00e9tait d&rsquo;ailleurs le sien &#8211; et tout jauni par le temps&#8230;<\/p>\n<p><strong>Damiano de Pieri\u00a0:<\/strong> Je crois que Marie-Claire a raison d&rsquo;insister sur le fait que, dans ce r\u00e9cit, la fin se trouve plac\u00e9e au commencement, pour l&rsquo;histoire d&rsquo;amour comme pour Desnos lui-m\u00eame. C&rsquo;est peut-\u00eatre cette construction qui rend ton livre si \u00e9mouvant, Yann. Je note d&rsquo;ailleurs que, dans <em>Sagesse des oiseaux<\/em>, l&rsquo;un des recueils (le treizi\u00e8me et dernier) a pour titre <em>Maintenant que tout est fini tout recommence<\/em>. L\u00e0 aussi, on voit se dessiner une passerelle entre les deux versants de ton travail, les romans et les po\u00e8mes.<\/p>\n<p>Chantal, je me tourne \u00e0 pr\u00e9sent vers toi. Je profite de la conversation que nous venons d&rsquo;avoir en <em>off<\/em>, avant de commencer formellement cet entretien, o\u00f9 tu nous disais combien tu avais \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9e, \u00e0 la lecture de <em>Dans bien longtemps tu m&rsquo;as aim\u00e9<\/em>, par le caract\u00e8re tr\u00e8s visuel de cette \u00e9criture. Toi qui as pr\u00eat\u00e9 ta voix, comme chanteuse, \u00e0 Robert Desnos, tu le voyais devant toi en lisant Yann\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Chantal Galiana\u00a0:<\/strong> J&rsquo;ai \u00e9prouv\u00e9 quelque chose de tr\u00e8s fort \u00e0 la lecture du livre de Yann, que je n&rsquo;ai ressenti dans aucun des autres livres consacr\u00e9s \u00e0 Desnos que j&rsquo;ai lus. J&rsquo;avais l&rsquo;impression qu&rsquo;on me parlait l\u00e0 d&rsquo;un ami, de quelqu&rsquo;un que j&rsquo;avais connu, et qui avait disparu, et que je revoyais. \u00c0 mesure que je lisais le livre, je le voyais se mouvoir et agir devant moi, avec son pardessus de tweed, ses grosses lunettes \u00e0 monture d&rsquo;\u00e9caille&#8230; Je le voyais et &#8211; c&rsquo;est presque enfantin\u00a0! &#8211; j&rsquo;avais envie de l&rsquo;avertir, de lui crier de ne pas rester chez lui le matin de son arrestation, je rageais presque qu&rsquo;il ne m&rsquo;\u00e9coute pas&#8230; comme si j&rsquo;ignorais quelle serait sa fin, quel horrible sort serait le sien\u00a0!<\/p>\n<p>Je trouve ce livre extr\u00eamement cin\u00e9matographique. Il faudrait faire appel \u00e0 un cin\u00e9aste, pour qu&rsquo;il transpose sur grand \u00e9cran cette si belle histoire. Ou plut\u00f4t ces trois histoires entrem\u00eal\u00e9es\u00a0: celle de la vie de Desnos dans le Paris des ann\u00e9es 1920 et 1930 et sous l&rsquo;Occupation, celle de son errance de camp de la mort en camp de la mort, et celle de ces deux amants qui, bien des d\u00e9cennies plus tard, se rencontrent gr\u00e2ce \u00e0 lui, s&rsquo;aiment \u00e0 travers lui&#8230;<\/p>\n<p><strong>Damiano de Pieri\u00a0:<\/strong> C&rsquo;est quelque chose d&rsquo;assez unique, tout de m\u00eame, ce lien tr\u00e8s affectif qu&rsquo;entretiennent avec lui tous ceux qui connaissent et appr\u00e9cient l&rsquo;\u0153uvre de Desnos. Tu viens de nous dire, Chantal, que le livre de Yann te donnait l&rsquo;impression d&rsquo;avoir affaire \u00e0 un ami, et cette impression nous est commune. Il semblerait que, toujours et partout, \u00ab\u00a0Robert le Diable\u00a0\u00bb produise cet effet.<\/p>\n<p><strong>Chantal Galiana\u00a0:<\/strong> Tout \u00e0 fait. Je crois que j&rsquo;aime autant l&rsquo;homme que le po\u00e8te. Tout ce que j&rsquo;apprends de lui me conforte dans ce sentiment\u00a0; jamais il ne me d\u00e9\u00e7oit.<\/p>\n<p><strong>Yann Verdo\u00a0:<\/strong> Je crois que nous sommes tous d&rsquo;accord sur ce point. L&rsquo;homme \u00e9tait sans doute infiniment aimable. L&rsquo;ami que nous r\u00eaverions tous d&rsquo;avoir, le \u00ab\u00a0type bien\u00a0\u00bb par excellence. Il avait cette g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, cette libert\u00e9 d&rsquo;esprit et de ton, ce caract\u00e8re entier&#8230; qui le distinguent des autres membres de la bande surr\u00e9aliste. Nous nous trouvons ici dans l&rsquo;appartement de Marie-Claire, et tandis que je vous parle j&rsquo;ai devant les yeux cette belle gravure de Robert, pos\u00e9e sur cette commode comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait du portrait d&rsquo;un ami cher de la propri\u00e9taire des lieux. Cette g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, cette enti\u00e8ret\u00e9 de caract\u00e8re, cette honn\u00eatet\u00e9 et cette libert\u00e9 intellectuelles, il suffit d&rsquo;ouvrir le si riche <em>Quarto<\/em> \u00e9tabli par Marie-Claire, de fourrer le nez dans tous ces \u00e9mouvants documents qui s&rsquo;y trouvent rassembl\u00e9s en marge des \u0153uvres de Desnos, pour les flairer tout de suite. Et elles transpirent aussi dans les \u0153uvres elles-m\u00eames. Sa po\u00e9sie y puise, \u00e0 mon sens, une partie de sa force. Elles contribuent \u00e0 faire rayonner les <em>T\u00e9n\u00e8bres<\/em>, je veux parler de ces merveilleux po\u00e8mes en prose qui sont le c\u0153ur battant de <em>Corps et biens<\/em>.<\/p>\n<p><strong>Damiano de Pieri\u00a0:<\/strong> Dans sa vari\u00e9t\u00e9, la po\u00e9sie de Desnos est tr\u00e8s r\u00e9v\u00e9latrice du fait que son auteur ne faisait pas grand-cas des cat\u00e9gories, ou du moins des jugements de valeur qui s&rsquo;y trouvent attach\u00e9s. Desnos a utilis\u00e9 toutes les formes, de l&rsquo;\u00e9criture automatique aux vers libres mais aussi aux alexandrins les plus hugoliens qui soient, et aux formes traditionnelles, tel le sonnet. Et ce, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 il \u00e9tait de mauvais ton de composer des alexandrins, d&rsquo;ajouter des tercets \u00e0 des quatrains et de se soucier de la rime&#8230; Desnos revendiquait cette libert\u00e9 du po\u00e8te d&rsquo;user de tous les moyens \u00e0 sa disposition, d&#8217;emprunter toutes les voies possibles. Or, ce qui me frappe, Yann, c&rsquo;est que l&rsquo;on retrouve la m\u00eame diversit\u00e9 &#8211; et, en m\u00eame temps, la m\u00eame profonde unit\u00e9 &#8211; dans ta po\u00e9sie. On y rencontre aussi bien des sonnets, d&rsquo;ailleurs formidablement ma\u00eetris\u00e9s, des rondeaux ou des ballades, que des po\u00e8mes en prose&#8230; Cette vari\u00e9t\u00e9 de formes, qui &#8211; et je ne dis pas cela pour te flatter &#8211; d\u00e9montre au passage une solide ma\u00eetrise de la versification, contraste avec la tonalit\u00e9 dominante de la po\u00e9sie contemporaine, faite pour l&rsquo;essentiel de vers libres. As-tu conscience de ce d\u00e9calage\u00a0? est-ce quelque chose que tu revendiques\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Yann Verdo\u00a0:<\/strong> C&rsquo;est une excellente question et je t&rsquo;en remercie. Je te r\u00e9pondrais que le vers libre devrait \u00eatre selon moi, pour le po\u00e8te qui y a recours, un point d&rsquo;arriv\u00e9e, non un point de d\u00e9part. Je suis d\u00e9sol\u00e9 et m&rsquo;en excuse par avance aupr\u00e8s de ceux qui nous liront, car je vais parler \u00ab\u00a0m\u00e9tier\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0technique\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0tambouille\u00a0\u00bb, toutes choses sur lesquelles les po\u00e8tes n&rsquo;aiment gu\u00e8re s&rsquo;exprimer mais qui n&rsquo;en sont pas moins, \u00e0 mon sens, essentielles&#8230; Ce n&rsquo;est selon moi que lorsqu&rsquo;on a acquis suffisamment de m\u00e9tier que l&rsquo;on devrait s&rsquo;essayer au vers libre, lequel est tr\u00e8s difficile &#8211; peut-\u00eatre plus difficile que d&rsquo;aligner des alexandrins bien tremp\u00e9s. J&rsquo;ai \u00e9crit relativement peu de po\u00e8mes en vers libres. Tu citais tout \u00e0 l&rsquo;heure \u00ab\u00a0Souvenirs d&rsquo;Amsterdam\u00a0\u00bb, qui en est un, mais c&rsquo;est une exception\u00a0; les po\u00e8mes respectant les canons de la prosodie sont beaucoup plus nombreux. Et, oui, tu as raison, je me suis essay\u00e9, au fil des ans et des recueils (j&rsquo;\u00e9cris de la po\u00e9sie depuis l&rsquo;\u00e2ge des premiers boutons, ce qui fait maintenant un bon paquet d&rsquo;ann\u00e9es\u00a0!), \u00e0 quasiment toutes les formes traditionnelles, sonnets, rondeaux, ballades, pantoums, etc. Pourquoi\u00a0? Non pas pour d\u00e9montrer ma virtuosit\u00e9 technique. Mais parce que, si ces formes existent et traversent, irriguent, nourrissent toute la po\u00e9sie de langue fran\u00e7aise depuis l&rsquo;\u00e9poque de Fran\u00e7ois Villon (jusqu&rsquo;\u00e0 leur regrettable tomb\u00e9e en d\u00e9sh\u00e9rence \u00e0 partir de la seconde moiti\u00e9 du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle), ce n&rsquo;est sans doute pas pour rien. C&rsquo;est parce qu&rsquo;elles permettent de faire \u00e9clore cette musique des mots, qui est consubstantielle \u00e0 la po\u00e9sie. Le rythme des vers et leur nombre de syllabes (et je rappelle qu&rsquo;en po\u00e9sie francophone on parle de syllabes, non de pieds), la coupe (\u00e0 l&rsquo;h\u00e9mistiche ou ailleurs), les rejets, le jeu des rimes et des assonances&#8230; rien de tout cela n&rsquo;est gratuit. Ce n&rsquo;est pas un vain ornement, un peu d\u00e9suet et poussi\u00e9reux, dont il conviendrait de d\u00e9barrasser la po\u00e9sie, non, non et non\u00a0! Une comparaison me vient \u00e0 l&rsquo;esprit, mais je ne voudrais surtout pas qu&rsquo;on la comprenne mal et qu&rsquo;on la juge ridiculement vaniteuse sur mes l\u00e8vres, raison pour laquelle je m&#8217;empresse de pr\u00e9ciser que je ne \u00ab\u00a0me prends\u00a0\u00bb nullement pour lui\u00a0: avant de se lancer dans ses exp\u00e9riences cubistes, ou avant de peindre \u00ab\u00a0Les Demoiselles d&rsquo;Avignon\u00a0\u00bb, Picasso a d&rsquo;abord appris \u00e0 faire du Ingres aussi bien qu&rsquo;Ingres. Et c&rsquo;est bien parce qu&rsquo;il savait faire du Ingres \u00e0 volont\u00e9 qu&rsquo;il a pu, ensuite, peindre ces tableaux qui ont fait de Picasso Picasso.<\/p>\n<p><strong>Damiano de Pieri\u00a0:<\/strong> Tu m&rsquo;\u00f4tes les mots de la bouche. J&rsquo;allais te citer ce m\u00eame exemple de Picasso, qui a commenc\u00e9 par ma\u00eetriser \u00e0 la perfection les techniques du dessin avant de faire \u00e9clater la tradition picturale. On peut aussi penser \u00e0 Piet Mondrian, faisant du figuratif avant de s&rsquo;aventurer vers l&rsquo;abstraction. Tout cela me fait songer \u00e0 la belle expression de Nietzsche\u00a0: \u00ab\u00a0danser avec des cha\u00eenes\u00a0\u00bb&#8230;<\/p>\n<p><strong>Yann Verdo\u00a0:<\/strong> Quelle belle trouvaille\u00a0! Mais oui, c&rsquo;est cela. Le po\u00e8te doit \u00ab\u00a0danser avec des cha\u00eenes\u00a0\u00bb, des cha\u00eenes qui ont nom \u00ab\u00a0octosyllabes\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0rimes embrass\u00e9es\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0allit\u00e9rations\u00a0\u00bb, etc. Et c&rsquo;est parce qu&rsquo;il est recouvert et comme alourdi de toutes ces cha\u00eenes qu&rsquo;il peut si l\u00e9g\u00e8rement danser et faire danser les mots. Au fond, je ne sais pas tr\u00e8s bien ce que cela veut dire, \u00ab\u00a0vers libre\u00a0\u00bb. La libert\u00e9, en po\u00e9sie, na\u00eet de la contrainte. Sans contrainte, pas de libert\u00e9. Plus forte la contrainte, plus grande la libert\u00e9. S&rsquo;il n&rsquo;y a pas de contraintes, d&rsquo;aucune sorte, ce n&rsquo;est pas de la po\u00e9sie, juste du \u00ab\u00a0gloubi-boulga\u00a0\u00bb, pour reprendre le nom du plat pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 de ce bon vieux Casimir. Un gloubi-boulga al\u00e9atoirement et gratuitement d\u00e9coup\u00e9, saucissonn\u00e9 en \u00ab\u00a0vers\u00a0\u00bb de diff\u00e9rentes longueurs, pour faire comme les autres&#8230; Ce lien entre contrainte et libert\u00e9, ou encore entre contrainte et cr\u00e9ativit\u00e9, est d&rsquo;ailleurs vrai en beaucoup d&rsquo;autres domaines que la po\u00e9sie et la litt\u00e9rature. Pour en rester \u00e0 la po\u00e9sie, il est vrai qu&rsquo;un sonnet, par exemple, est quelque chose d&rsquo;extr\u00eamement corset\u00e9. Mais c&rsquo;est bien parce que c&rsquo;est si \u00e9troitement corset\u00e9 que se produit parfois, dans les meilleurs d&rsquo;entre eux, cette d\u00e9flagration po\u00e9tique qui fait comme exploser les tercets\u00a0; c&rsquo;est bien parce c&rsquo;est si fortement contraint que, arriv\u00e9 au quatorzi\u00e8me vers, on a envie d&rsquo;en revenir au premier et de relire ce qui vient d&rsquo;\u00eatre lu.<\/p>\n<p>Mais je ne voudrais pas qu&rsquo;on se m\u00e9prenne sur ce que je suis en train de dire. Mon propos n&rsquo;est pas du tout\u00a0: \u00ab\u00a0Hors du sonnet, point de salut\u00a0!\u00a0\u00bb Dans <em>les bons<\/em> po\u00e8mes en vers libres, ou dans <em>les bons<\/em> po\u00e8mes en prose (et il en est tant\u00a0! les grands po\u00e8mes en prose de <em>Corps et biens<\/em>&#8230; tous ceux de Ren\u00e9 Char&#8230; et combien d&rsquo;autres !&#8230;), cette contrainte, cette armature, existent aussi. Elle existe m\u00eame tout autant que dans le sonnet le plus acad\u00e9mique. Simplement, elle se voit moins.<\/p>\n<p><strong>Damiano de Pieri\u00a0:<\/strong> Ton ami Apollinaire parlait de \u00ab\u00a0la longue querelle de l&rsquo;Ordre dans l&rsquo;Aventure\u00a0\u00bb&#8230;<\/p>\n<p><strong>Yann Verdo\u00a0: <\/strong>&#8230; Et il avait bien raison, le saint homme\u00a0! (Paix \u00e0 son \u00e2me&#8230; Et dire que, tandis qu&rsquo;il agonisait ce 9 novembre 1918, avant-veille de l&rsquo;armistice, il entendait les Parisiens victorieux d\u00e9filer sous ses fen\u00eatres aux cris de \u00ab\u00a0\u00c0 bas Guillaume\u00a0!\u00a0\u00bb. C&rsquo;est l\u00e0 l&rsquo;un de ces cruels pieds de nez du destin qui ne sont pas \u00e0 l&rsquo;honneur de la Providence, si Elle existe&#8230;) Apollinaire passait \u00e0 son \u00e9poque (et avec raison) pour un avant-gardiste, ayant insuffl\u00e9 un souffle nouveau dans une po\u00e9sie francophone qui s&rsquo;ensommeillait un peu dans le symbolisme, mais il ne reniait pas du tout la longue tradition de la prosodie, il se l&rsquo;est au contraire appropri\u00e9e, il l&rsquo;a faite sienne. Il suffit de murmurer et d&rsquo;entendre chanter des vers comme <em>\u00ab\u00a0Voie lact\u00e9e \u00f4 s\u0153ur lumineuse \/ Des blancs ruisseaux de Chanaan \/ Et des corps blancs des amoureuses\u00a0\u00bb<\/em> pour s&rsquo;en convaincre. Cette musique, cet effet incantatoire si puissant, r\u00e9sultent des contraintes sous-jacentes ayant pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 la composition de ces inoubliables octosyllabes. Et puisque nous \u00e9voquons Apollinaire, disons un mot du r\u00f4le de la ponctuation, \u00e0 laquelle le po\u00e8te d&rsquo;<em>Alcools<\/em> a donn\u00e9 cong\u00e9 en 1913. La ponctuation, en po\u00e9sie, se surajoute au rythme propre des vers, n\u00e9 de leur nombre\u00a0; c&rsquo;est pourquoi il faut la choisir avec le plus grand soin pour qu&rsquo;elle \u00e9pouse harmonieusement ce rythme interne, pour qu&rsquo;elle tire dans le m\u00eame sens que lui et non pas en sens contraire, car alors elle le brouillerait, elle le casserait. Et le plus simple est peut-\u00eatre encore, quand on fait de la versification traditionnelle, de la supprimer. C&rsquo;est le constat qu&rsquo;a fait Apollinaire. Je remarque d&rsquo;ailleurs que la ponctuation, pr\u00e9sente dans mes premiers et plus anciens po\u00e8mes, a tendance \u00e0 s&rsquo;all\u00e9ger voire \u00e0 dispara\u00eetre \u00e0 mesure que l&rsquo;on avance dans mon anthologie. En litt\u00e9rature aussi, \u00ab\u00a0l&rsquo;ontog\u00e9n\u00e8se r\u00e9capitule la phylog\u00e9n\u00e8se\u00a0\u00bb\u00a0!<\/p>\n<p><strong>Marie-Claire Dumas\u00a0:<\/strong> Nous pourrions gloser ind\u00e9finiment sur la distinction entre vers libres et po\u00e8mes en prose &#8211; les versets dont se forment les po\u00e8mes d&rsquo;<em>\u00c0 la myst\u00e9rieuse<\/em> ou de <em>T\u00e9n\u00e8bres<\/em>, dans <em>Corps et biens<\/em>, en font-ils des po\u00e8mes en vers libres ou en prose\u00a0? Mais laissons l\u00e0 ces arguties sans fin sur le sexe des anges. Puisque Yann se pr\u00e9sente, dans l&rsquo;avant-propos de son anthologie, sous les traits du Petit Poucet, je voudrais relever ce qu&rsquo;il y a de tr\u00e8s malicieux, et m\u00eame, disons-le, d&rsquo;un peu diabolique, dans la figure de ce personnage de conte. Le Petit Poucet est joueur, et il me semble que c&rsquo;est ce que tu es aussi, cher Yann. J&rsquo;en veux pour preuve ces petits cailloux que tu glisses subrepticement dans tous tes textes. Comme des indices, des signes, que toi seul reconna\u00eetrais. Dans l&rsquo;une des pages de <em>Dans bien longtemps tu m&rsquo;as aim\u00e9<\/em>, le narrateur glisse au d\u00e9tour d&rsquo;une page le surnom donn\u00e9 \u00e0 celle qui l&rsquo;a quitt\u00e9 et qui le hante\u00a0: \u00ab\u00a0Bee\u00a0\u00bb, l&rsquo;abeille. Et cette Bee revient voleter dans l&rsquo;anthologie&#8230;<\/p>\n<p><strong>Yann Verdo\u00a0: <\/strong>Il ne t&rsquo;aura pas \u00e9chapp\u00e9, ch\u00e8re Marie-Claire, que tout cela, po\u00e8mes et romans, sort de la m\u00eame douloureuse matrice&#8230;<\/p>\n<p><strong>Marie-Claire Dumas\u00a0:<\/strong> Certes, certes&#8230; Il y a donc les abeilles, et peut-\u00eatre aussi les frelons, et puis il y a les oiseaux&#8230; Question\u00a0: d&rsquo;o\u00f9 te vient cette figure des oiseaux, qui t&rsquo;a fourni le titre du dernier po\u00e8me de l&rsquo;anthologie et de l&rsquo;anthologie elle-m\u00eame\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Yann Verdo\u00a0:<\/strong> De Fran\u00e7ois d&rsquo;Assise &#8211; le bon saint Fran\u00e7ois &#8211; pr\u00eachant en latin aux oiseaux. Je trouve cette image tr\u00e8s belle. Ne me demande pas pourquoi&#8230;<\/p>\n<p><strong>Marie-Claire Dumas\u00a0: <\/strong>Qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de <em>Dans bien longtemps tu m&rsquo;as aim\u00e9<\/em> ou de <em>Sagesse des oiseaux<\/em>, je suis frapp\u00e9e par le caract\u00e8re tr\u00e8s architectur\u00e9 de ces deux livres, et des multiples va-et-vient de l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre. Je viens de mentionner Bee, j&rsquo;aurais pu mentionner tout aussi bien Terez\u00edn, ou cette autre figure clef qu&rsquo;est la Rose. \u00c0 la huiti\u00e8me et derni\u00e8re rose de ton r\u00e9cit sur Desnos &#8211; la \u00ab\u00a0rose de cendres\u00a0\u00bb &#8211; r\u00e9pondent, dans l&rsquo;anthologie, bien des vers que j&rsquo;aimerais citer, tels ceux-ci, du po\u00e8me \u00ab\u00a0Dernier sursaut\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<p>L&rsquo;amour c&rsquo;est ce qu&rsquo;on fait ce n&rsquo;est pas autre chose<\/p>\n<p>\u00d4 mon ardente s\u0153ur ma merveilleuse Rose<\/p>\n<p>\u00c0 toi je me soumets \u00e0 toi et \u00e0 toi seule&#8230;<\/p>\n<p>Autre question que je te lance \u00e0 la vol\u00e9e\u00a0: <em>Sagesse des oiseaux<\/em> est sous-titr\u00e9 <em>Une anthologie de 101 po\u00e8mes<\/em>. Pourquoi 101\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Yann Verdo\u00a0:<\/strong> Je vais te r\u00e9pondre honn\u00eatement, m\u00eame si c&rsquo;est tr\u00e8s b\u00eate. Un jour que je furetais parmi les caisses des bouquinistes, je tombe sur ce livre d&rsquo;un \u00e9crivain que je r\u00e9v\u00e8re, Jorge Luis Borges\u00a0: <em>Une anthologie de 99 po\u00e8mes<\/em>. J&rsquo;ai voulu faire mieux\u00a0! (<em>Rires.<\/em>)<\/p>\n<p><strong>Marie-Claire Dumas\u00a0:<\/strong> Le Petit Poucet est un gar\u00e7on ambitieux&#8230; dans le bon sens du terme\u00a0!<\/p>\n<p><strong>Damiano de Pieri\u00a0:<\/strong> Marie-Claire, tu parles d&rsquo;ambition, et j&rsquo;en suis d&rsquo;accord\u00a0: tu as, Yann, de toute \u00e9vidence, une certaine ambition litt\u00e9raire. Mais ce que je ressens, \u00e0 la lecture de ton anthologie, c&rsquo;est que tu te places, vis-\u00e0-vis des grands po\u00e8tes du pass\u00e9 dont se nourrissent tes propres po\u00e8mes &#8211; Villon, Nerval, Verlaine, Apollinaire, Desnos bien s\u00fbr, quelques autres&#8230; -, dans une relation non pas de comp\u00e9tition, ou de rivalit\u00e9, mais de compagnonnage. L&rsquo;un de tes po\u00e8mes, \u00e9crit pour ces malheureux sans-abri que l&rsquo;on voit errer et souffrir sur le pas de nos portes, et particuli\u00e8rement \u00e9mouvant, s&rsquo;intitule \u00ab\u00a0Les Compagnons de la cloche\u00a0\u00bb. Mais n&rsquo;est-ce pas \u00e0 une forme de compagnonnage similaire, \u00e0 un lien affectif, personnel, que tu aspires avec les Villon et les Verlaine\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Yann Verdo\u00a0:<\/strong> Oui, je le confesse. Un autre de mes po\u00e8mes, dans lequel j&rsquo;\u00e9voque justement Villon et Verlaine, mais que je n&rsquo;ai pas retenu dans la pr\u00e9sente anthologie, a pour titre \u00ab\u00a0Les Compagnons du cr\u00e9puscule\u00a0\u00bb &#8211; et, dans mon esprit, il fait pendant aux \u00ab\u00a0Compagnons de la cloche\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Je parle d&rsquo;eux comme de compagnons, car ce sont des \u00eatres qui m&rsquo;accompagnent &#8211; intellectuellement, spirituellement, affectivement &#8211; depuis de nombreuses ann\u00e9es. Et je n&rsquo;aime pas beaucoup la d\u00e9f\u00e9rence (parfois teint\u00e9e d&rsquo;une touche de snobisme) dans laquelle les tiennent une partie de la gent universitaire ou intellectuelle, les mandarins de la R\u00e9publique des lettres. Pour ma part, je pr\u00e9f\u00e8re jouer avec eux, comme avec des amis. Dans les <em>Po\u00e8mes saturniens<\/em> de Verlaine se trouve un magnifique sonnet intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Nevermore\u00a0\u00bb\u00a0: je me suis amus\u00e9 \u00e0 en faire la transposition exacte dans un langage surr\u00e9aliste. Et au c\u00e9l\u00e8bre \u00ab\u00a0Pont Mirabeau\u00a0\u00bb d&rsquo;Apollinaire, je me suis permis de faire r\u00e9pondre mon grin\u00e7ant \u00ab\u00a0Pont Bir-Hakeim\u00a0\u00bb. Je revendique cette familiarit\u00e9. Et tant pis pour ceux qui y verront de l&rsquo;outrecuidance&#8230;<\/p>\n<p><strong>Chantal Galiana\u00a0:<\/strong> Une familiarit\u00e9, une non-d\u00e9f\u00e9rence qui te fait dire dans ton r\u00e9cit sur Desnos, en parlant de son ennemi C\u00e9line, \u00ab\u00a0l&rsquo;abject et g\u00e9nial C\u00e9line\u00a0\u00bb\u00a0: il me semble qu&rsquo;en deux adjectifs bien sentis, tu en dis autant que dans de tr\u00e8s longues et tr\u00e8s pompeuses th\u00e8ses universitaires. Comment choisis-tu tes mots\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Yann Verdo\u00a0:<\/strong> Difficilement, et toujours apr\u00e8s m\u00fbre r\u00e9flexion. Je n&rsquo;utilise pas de dictionnaire de rimes pour \u00e9crire de la po\u00e9sie. En revanche, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de po\u00e9sie ou de prose, j&rsquo;\u00e9cris toujours avec \u00ab\u00a0Le Grand Robert\u00a0\u00bb (dans sa version \u00e9lectronique) sous les yeux. Tr\u00e8s souvent, avant de me d\u00e9cider sur un mot plut\u00f4t qu&rsquo;un autre, je vais lire la notice qui lui est consacr\u00e9e dans ce merveilleux dictionnaire. M\u00eame s&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un mot tr\u00e8s familier, dont le sens ne pose aucun probl\u00e8me a priori &#8211; et peut-\u00eatre <em>surtout<\/em> dans ce cas-l\u00e0. J&rsquo;aime bien conna\u00eetre l&rsquo;\u00e9tymologie d&rsquo;un mot, l&rsquo;\u00e9volution des usages au fil des si\u00e8cles, les locutions toutes faites dans lesquelles on le rencontre, ses occurrences sous la plume des grands auteurs&#8230; Savoir \u00e0 qui j&rsquo;ai affaire, en somme. Je crois que je ne pourrais pas \u00e9crire sans \u00ab\u00a0Le Grand Robert\u00a0\u00bb \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi.<\/p>\n<p>Cela \u00e9tant, si le choix des mots y est dans les deux cas essentiel (forc\u00e9ment essentiel\u00a0!), l&rsquo;\u00e9criture ne se fait pas de la m\u00eame mani\u00e8re selon qu&rsquo;il s&rsquo;agit de textes en prose ou de po\u00e8mes. La magistrature se divise, comme vous le savez, en \u00ab\u00a0magistrature assise\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0magistrature debout\u00a0\u00bb\u00a0; je diviserais volontiers l&rsquo;\u00e9criture en \u00ab\u00a0\u00e9criture assise\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0\u00e9criture debout\u00a0\u00bb. Il est clair qu&rsquo;un roman, ou un r\u00e9cit, ne peut gu\u00e8re s&rsquo;\u00e9crire qu&rsquo;assis derri\u00e8re une table. Il n&rsquo;en va pas de m\u00eame avec un po\u00e8me, texte relativement court, pour lequel l&rsquo;oralit\u00e9 prime (et qui a d&rsquo;ailleurs plus ou moins vocation \u00e0 \u00eatre appris par c\u0153ur, puis r\u00e9cit\u00e9). La plupart de mes po\u00e8mes, je les ai \u00e9crits debout, tandis que je marchais dans les rues de Paris, en laissant danser les mots dans ma t\u00eate &#8211; et alors je me h\u00e2tais de rentrer pour pouvoir griffonner sur un bout de papier les mots qui m&rsquo;\u00e9taient venus. Certes, lorsque vous avez un roman sur le m\u00e9tier, vous y pensez aussi pendant que vous marchez dans les rues. Mais, alors, ce qui vient tourner comme en un carrousel dans votre esprit, ce sont moins des mots que des id\u00e9es &#8211; des id\u00e9es de toutes sortes, extr\u00eamement h\u00e9t\u00e9roclites, qui vont de tel minuscule d\u00e9tail, telle infime retouche \u00e0 telle sc\u00e8ne, au plan d&rsquo;ensemble du r\u00e9cit, au sens g\u00e9n\u00e9ral de l&rsquo;histoire si elle en a un&#8230; Tandis que ce ne sont pas des id\u00e9es qui viennent vous tourner dans la t\u00eate lorsque vous \u00e9crivez &#8211; \u00ab\u00a0composez\u00a0\u00bb serait un verbe plus ad\u00e9quat &#8211; un po\u00e8me, mais des mots. Vous connaissez sans doute cette c\u00e9l\u00e8bre anecdote (rapport\u00e9e par Paul Val\u00e9ry, je crois) de Degas se plaignant \u00e0 son ami Mallarm\u00e9 de ne pas arriver \u00e0 accoucher d&rsquo;une seule petite po\u00e9sie, alors m\u00eame qu&rsquo;il a, dit-il, \u00ab\u00a0plein d&rsquo;id\u00e9es\u00a0\u00bb\u00a0; et Mallarm\u00e9 de lui r\u00e9pondre\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Ce n&rsquo;est point avec des id\u00e9es, mon cher Degas, que l&rsquo;on fait des vers. C&rsquo;est avec des mots.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>Damiano de Pieri\u00a0:<\/strong> Puisque tu \u00e9voques tes balades dans Paris, je te dirai que je suis frapp\u00e9 par l&rsquo;importance des lieux dans tes \u00e9crits. Toujours une g\u00e9ographie s&rsquo;y dessine. Il n&rsquo;est que de lire les titres de tes po\u00e8mes\u00a0: \u00ab\u00a0Dans le bois de Brotonne\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Souvenirs d&rsquo;Amsterdam\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Souvenir de Lisbonne\u00a0\u00bb (et voici qui nous ram\u00e8ne encore \u00e0 Desnos et son \u00ab\u00a0Siramour\u00a0\u00bb\u00a0!)&#8230; Pareil dans le roman <em>Dans bien longtemps tu m&rsquo;as aim\u00e9<\/em>\u00a0: le cimeti\u00e8re du Montparnasse, le jardin du Palais-Royal&#8230; Pourquoi cette volont\u00e9 de marquer pr\u00e9cis\u00e9ment les lieux\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Yann Verdo\u00a0:<\/strong> C&rsquo;est tr\u00e8s important pour moi. Cela fait \u00e9cho \u00e0 ce que je disais tout \u00e0 l&rsquo;heure sur la dimension m\u00e9morielle de ma po\u00e9sie et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, de mon \u00e9criture. Ce qui compte, \u00e0 mes yeux, c&rsquo;est toujours la conjonction d&rsquo;un lieu et d&rsquo;un moment. Tu as indiqu\u00e9 dans ta pr\u00e9sentation, Damiano, que mon premier livre \u00e9tait un petit essai sur les th\u00e9ories d&rsquo;Einstein. Or, cette conjonction d&rsquo;un lieu et d&rsquo;un moment, d&rsquo;un espace et d&rsquo;un temps, c&rsquo;est tr\u00e8s einsteinien, sais-tu\u00a0? C&rsquo;est ainsi que l&rsquo;on d\u00e9finit, dans la th\u00e9orie de la relativit\u00e9, un \u00ab\u00a0\u00e9v\u00e9nement\u00a0\u00bb\u00a0: un point de l&rsquo;espace-temps, d\u00e9termin\u00e9 par ses quatre coordonn\u00e9es spatio-temporelles. Et le message profond de la th\u00e9orie de la relativit\u00e9, c&rsquo;est que tous ces \u00e9v\u00e9nements, y compris ceux qui sont pass\u00e9s, ceux qui sont <em>derri\u00e8re<\/em> nous, n&rsquo;ont pas disparu dans le n\u00e9ant, ils co-existent de toute \u00e9ternit\u00e9 &#8211; ce en quoi cette th\u00e9orie physique conf\u00e8re \u00e0 mes yeux une admirable profondeur de champ \u00e0 ce que peut \u00e9crire un Jank\u00e9l\u00e9vitch dans <em>L&rsquo;Irr\u00e9versible et la Nostalgie<\/em>. Une phrase comme <em>\u00ab\u00a0Celui qui a \u00e9t\u00e9 ne peut plus d\u00e9sormais ne pas avoir \u00e9t\u00e9\u00a0: d\u00e9sormais ce fait myst\u00e9rieux et profond\u00e9ment obscur d&rsquo;avoir v\u00e9cu est son viatique pour l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9\u00a0\u00bb<\/em> s&rsquo;\u00e9claire puissamment \u00e0 la lumi\u00e8re de la th\u00e9orie de la relativit\u00e9. Mais je m&rsquo;\u00e9loigne peut-\u00eatre un peu de la litt\u00e9rature. Encore que, pas tant que cela&#8230;<\/p>\n<p><strong>Damiano de Pieri\u00a0:<\/strong> Non, pas tant que cela&#8230; et m\u00eame pas du tout\u00a0! En tant qu&rsquo;Italien, je te dirais que cette co-pr\u00e9sence des moments pass\u00e9s, pr\u00e9sents et futurs se trouve \u00e0 la source de la po\u00e9sie europ\u00e9enne moderne, je veux dire chez P\u00e9trarque. P\u00e9trarque \u00e9tait einsteinien sans le savoir\u00a0!<\/p>\n<p><strong>Yann Verdo\u00a0:<\/strong> Nous le sommes tous plus ou moins&#8230;<\/p>\n<p><strong>Damiano de Pieri\u00a0:<\/strong> En guise de conclusion, je souhaiterais revenir sur ce th\u00e8me du compagnonnage et des figures tut\u00e9laires qui traversent ton anthologie, et me permettre, Yann, une derni\u00e8re question plus personnelle. \u00c0 te lire, j&rsquo;ai l&rsquo;impression que ces figures tut\u00e9laires viennent combler une certaine solitude. Ce sont des fant\u00f4mes dont tu t&rsquo;entoures et qui te tiennent compagnie, comme po\u00e8te bien s\u00fbr, mais peut-\u00eatre aussi en tant qu&rsquo;homme. J&rsquo;ai song\u00e9, en te lisant, \u00e0 cet extrait d&rsquo;un c\u00e9l\u00e8bre article de Desnos de 1928, \u00ab\u00a0Puissance des fant\u00f4mes\u00a0\u00bb\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Heureux l&rsquo;homme soumis \u00e0 ses fant\u00f4mes. Certes il conna\u00eetra des nuits d\u00e9sertes<\/em><em>, d&rsquo;inexplicables nostalgies, des m\u00e9lancolies infinies, le d\u00e9sir sans raison, le spleen,\u00a0l&rsquo;implacable spleen. Mais (&#8230;) des visites myst\u00e9rieuses charmeront sa solitude.\u00a0\u00bb<\/em> Les po\u00e8tes sont-ils pour toi des fant\u00f4mes qui viennent nuitamment charmer ta solitude\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Yann Verdo\u00a0:<\/strong> Oui, et \u00e0 ces fant\u00f4mes des po\u00e8tes du pass\u00e9 s&rsquo;ajoutent ceux des femmes qui ont travers\u00e9 ma vie et qui, pour certaines, continuent de me hanter&#8230; Mes po\u00e8mes d&rsquo;amour, ce sont pour des fant\u00f4mes, bien souvent, que je les ai \u00e9crits.<\/p>\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Yann Verdo auteur du Violon d&rsquo;Einstein aux \u00e9ditions Odile Jacob, introduisit en 2018 \u00e0 ses \u00ab variations sur le temps, les quanta et l&rsquo;infini \u00bb un large public. Il a publi\u00e9 depuis plusieurs romans. 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